La Fantasy possède cette merveilleuse particularité de pouvoir presque tout accueillir. Des dragons, des Dieux oubliés, des royaumes disparus, des Sorciers plus ou moins fréquentables, quelques prophéties obscures et, bien entendu, des héros dont la destinée consiste généralement à sauver un monde qui ne leur a rien demandé. C'est une littérature d'une liberté extraordinaire, capable de faire cohabiter l'impossible et le vraisemblable avec un naturel parfois déconcertant.
Encore faut-il savoir quel genre d'histoire on souhaite raconter.
Lorsque j'ai commencé à développer Le Cycle de Maugis, puis les récits qui composent aujourd'hui Le Livre de l'Ordre et du Chaos, je me suis progressivement aperçu que les catégories traditionnelles de la Fantasy décrivaient chacune une partie de mon univers, sans parvenir à en saisir véritablement l'ensemble.
La Dark Fantasy en exprimait les ténèbres, la violence et les ambiguïtés morales. La Fantasy épique en traduisait l'ampleur, les affrontements et les destins entrecroisés. La Fantasy historique en soulignait l'ancrage dans une époque réelle, tandis que les anciennes mythologies et les chansons de geste lui donnaient une profondeur qui dépassait largement les événements racontés.
Il fallait donc trouver une appellation capable de réunir ces différentes dimensions.
C'est ainsi qu'est née la Dark Epic Lore Fantasy, ou DELF.
Il ne s'agit pas d'un genre littéraire officiellement codifié, mais d'une proposition esthétique destinée à caractériser une forme particulière de Fantasy, sombre et épique, profondément enracinée dans les mythes, les légendes et l'Histoire.
Commençons par le Dark.
La Dark Fantasy désigne généralement des récits dont l'atmosphère sombre, parfois horrifique, s'accompagne de violence, de conflits moraux et de personnages ambivalents. Le Bien et le Mal n'y constituent pas toujours deux camps parfaitement identifiables. Les héros commettent des erreurs, les adversaires possèdent parfois des raisons compréhensibles et les conséquences des actes ne disparaissent pas miraculeusement au chapitre suivant.
Cette conception m'intéresse particulièrement, mais avec une nuance essentielle : les ténèbres ne supposent pas nécessairement l'absence de lumière.
Dans la DELF, la souffrance, la mort, la trahison ou la cruauté ne sont pas des ornements destinés à rendre un récit artificiellement plus adulte. Elles appartiennent au monde et engendrent des conséquences. Un personnage peut être héroïque et se tromper. Un autre peut agir avec les meilleures intentions et provoquer une catastrophe. Quant aux puissances qui prétendent connaître l'avenir, il arrive qu'elles comprennent fort mal ce qu'elles ont pourtant vu.
Ce qui laisse, reconnaissons-le, quelques perspectives intéressantes aux pauvres mortels contraints de subir leurs décisions.
Mais la DELF conserve également une place essentielle à l'humour, à l'amitié, à la tendresse et à l'amour. Sans ces éléments, les ténèbres ne seraient plus qu'une monotonie désespérante.
La lumière ne prend véritablement son sens que lorsqu'elle doit lutter pour exister.
Le deuxième terme, Epic, renvoie à l'épopée.
Bien avant l'apparition de la Fantasy moderne, les hommes racontaient déjà les aventures de héros extraordinaires, affrontant des monstres, des armées, des puissances divines ou leur propre destinée. De l'Iliade aux grandes sagas médiévales, ces récits ont façonné une partie considérable de notre imaginaire.
La DELF s'inscrit dans cette tradition, avec un intérêt particulier pour les chansons de geste, ces grands poèmes narratifs du Moyen Âge qui célébraient les exploits de héros appartenant souvent à un passé déjà lointain.
Mais l'épopée ne se réduit pas aux batailles.
Elle naît aussi de la rencontre entre les destins individuels et les bouleversements collectifs. Un enfant qui s'aventure dans une forêt interdite peut provoquer, sans le savoir, des événements dont les conséquences concerneront un royaume entier. Une décision prise dans l'intimité d'une chambre peut modifier le cours d'une guerre. Un amour contrarié peut devenir une affaire qui intéresse les Dieux eux-mêmes.
L'essentiel réside dans cette disproportion entre l'apparente modestie d'un événement et la portée qu'il peut acquérir.
Dans Le Cycle de Maugis, l'aventure commence avec un petit garçon, un oiseau et une forêt mystérieuse. Quelques milliers de pages plus loin, les conflits ont changé d'échelle. Pourtant, ce sont toujours les choix des personnages, leurs attachements et leurs contradictions qui donnent son sens à l'épopée.
Voici probablement l'élément le plus caractéristique de la DELF.
Le mot anglais Lore désigne un ensemble de savoirs, de traditions et de connaissances transmis au fil du temps. Dans les univers de l'imaginaire, il évoque particulièrement la profondeur historique, culturelle, mythologique et parfois cosmologique d'un monde.
Un univers de Fantasy ne devient pas nécessairement profond parce que son auteur lui a inventé trois mille ans d'histoire, douze langues anciennes et la généalogie complète de ses dragons. Encore faut-il que ces éléments entretiennent des relations cohérentes et participent véritablement au récit.
Dans la DELF, le Lore ne constitue donc pas un simple décor. Il est la mémoire vivante de l'univers.
Les personnages possèdent une histoire qui précède leur apparition. Les lieux conservent les traces des événements qui s'y sont déroulés. Les légendes ont été racontées, déformées, oubliées, puis redécouvertes. Les croyances se transforment avec les siècles, tandis que les noms changent selon les peuples qui les emploient.
Il devient alors possible qu'une même créature ait laissé des traces dans plusieurs traditions mythologiques, sans que les hommes aient nécessairement compris qu'ils parlaient du même être.
Cette approche permet également de faire coexister plusieurs récits autonomes au sein d'un univers commun. Un personnage secondaire d'un roman peut occuper une place considérable dans un autre, tandis qu'un événement apparemment insignifiant peut acquérir une signification nouvelle à la lumière d'une histoire différente.
C'est cette architecture que je développe dans Le Livre de l'Ordre et du Chaos, dont Le Cycle de Maugis constitue l'une des principales branches narratives.
Reste enfin la Fantasy elle-même, cet espace de liberté qui autorise le merveilleux à faire irruption dans le réel.
La DELF entretient avec l'Histoire une relation particulière, proche de la Fantasy historique. Il ne s'agit pas simplement d'emprunter quelques costumes médiévaux et de placer un château derrière une forêt pour obtenir un décor convaincant.
Les événements historiques, les institutions, les mentalités, les usages et les contraintes matérielles constituent une structure à laquelle le récit doit pouvoir se confronter.
J'ai notamment choisi de situer Le Cycle de Maugis en 799, une année particulièrement intéressante.
Karolus Magnus n'est pas encore Empereur. L'Europe carolingienne connaît de profondes transformations politiques, intellectuelles et religieuses. Le pouvoir franc s'affirme, les frontières évoluent, les écoles se développent et l'Église participe activement à la réorganisation de la société.
L'Histoire nous renseigne sur une partie de ce monde. Elle nous apprend ce qui s'y est produit, à des degrés de certitude variables. Mais elle ne répond évidemment pas à cette question qui constitue le point de départ de mon univers :
Et si la Magie avait réellement existé à cette époque ?
Dès lors, les conséquences deviennent vertigineuses.
Comment les souverains auraient-ils réagi face à des êtres capables de défier leur autorité ? Quelle place les anciennes divinités auraient-elles occupée dans un monde où le christianisme gagnait en influence ? Comment les institutions auraient-elles tenté d'encadrer, d'étudier ou d'interdire les Arts Magiques ?
Il ne s'agit pas de prétendre que l'Histoire s'est déroulée ainsi. La DELF distingue les connaissances historiques des libertés prises par la fiction. C'est précisément cette distinction qui permet de faire du merveilleux un élément du récit sans transformer l'invention romanesque en affirmation historique.
Car l'Histoire n'a nul besoin d'être entièrement réécrite pour devenir passionnante. Ses incertitudes offrent déjà beaucoup d'espace à l'imagination.
Cette démarche trouve une partie de ses origines dans la littérature médiévale française, et plus particulièrement dans la légende de Maugis d'Aigremont.
L'enchanteur Maugis, le cheval merveilleux Bayard, la fée Oriande et les Quatre Fils Aymon appartiennent à une tradition littéraire dont les racines plongent profondément dans le patrimoine ardennais.
Ces récits offrent déjà un extraordinaire mélange de guerres, de fidélités, de rivalités familiales et de merveilleux. En les reprenant, il ne s'agissait pas pour moi de les reproduire à l'identique, mais de leur donner une nouvelle vie en les confrontant à l'Histoire réelle, à la psychologie des personnages et à une conception plus contemporaine de la Magie.
Le résultat emprunte donc à plusieurs traditions sans prétendre les confondre.
La chanson de geste apporte ses héros et ses lignages. L'Histoire fournit son cadre et ses contraintes. Les mythologies anciennes enrichissent le monde de leurs puissances et de leurs contradictions. La Fantasy permet enfin de construire des relations nouvelles entre tous ces éléments.
Pour approfondir cette filiation littéraire, j'ai consacré un article à la question : Chanson de geste : origines, héritage et influence sur la Fantasy.
Au-delà de ses caractéristiques narratives, la DELF telle que je la conçois repose également sur une interrogation philosophique.
Qu'est-ce que l'Ordre ? Qu'est-ce que le Chaos ? Et dans quelle mesure notre compréhension du monde nous autorise-t-elle à exercer un pouvoir sur lui ?
Les réponses ne sont pas nécessairement celles auxquelles nous sommes habitués.
L'Ordre n'est pas toujours synonyme de Bien, pas plus que le Chaos ne constitue obligatoirement une manifestation du Mal. Ce que nous nommons désordre peut simplement être ce dont nous ne comprenons pas encore les lois. Inversement, une volonté de tout organiser peut finir par devenir une entreprise de domination.
La Magie elle-même ne se soustrait pas à ces interrogations. Elle possède des règles, des limites et des conséquences. Ses utilisateurs ne sont pas nécessairement plus sages que ceux qui en sont dépourvus.
Et lorsqu'un être prétend connaître le destin d'autrui, la question devient particulièrement délicate : savoir ce qui pourrait arriver donne-t-il le droit d'empêcher quelqu'un de choisir ?
Dans Le Livre de l'Ordre et du Chaos, cette interrogation traverse les aventures, les conflits, les amitiés et les relations amoureuses. Elle constitue l'un des fondements de l'Équilibre qui régit cet univers.
La Dark Epic Lore Fantasy n'a pas vocation à remplacer les autres formes de Fantasy ni à établir une hiérarchie entre elles. La littérature n'a nul besoin de frontières supplémentaires, surtout lorsqu'elle s'est précisément construite sur la liberté de les franchir.
La DELF est simplement une manière de désigner la rencontre de plusieurs aspirations littéraires : raconter une véritable épopée, donner au monde une profondeur historique et mythologique, accepter les ténèbres sans renoncer à l'espoir et laisser aux personnages la complexité nécessaire pour qu'ils demeurent humains, même lorsqu'ils ne le sont pas tout à fait.
Elle permet aussi de rappeler une conviction qui m'accompagne dans l'écriture de mes romans : le merveilleux n'est jamais aussi puissant que lorsqu'il vient habiter un monde crédible.
Et si la Fantasy permet d'imaginer ce qui n'a jamais existé, elle permet également de regarder autrement ce qui a réellement été.
Après tout, les légendes ne sont peut-être que des histoires que les hommes ont refusé d'oublier.
Benoît J. Caron
L'univers et les romans
Site officiel de Benoît J. Caron
Le Cycle de Maugis sur Wikipédia
Les origines médiévales de Maugis sur Wikipédia
Pour découvrir les traditions littéraires et la Fantasy
Les sous-genres de la Fantasy, par Anne Besson, Bibliothèque nationale de France
De la Grèce antique à la Fantasy, Bibliothèque nationale de France
Les chansons de geste sur Wikipédia
La Fantasy historique sur Wikipédia